Archive for the ‘Je t'ai cherchée’ Category

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Je T cherchée (32 et FIN)

août 22, 2011

– ÉPILOGUE –

Eden frissonne dans la pièce impersonnelle et grave. Nathan n’a pas dit un mot depuis leur arrivée. Il reste le front appuyé sur la vitre glacée, les yeux rougis. Elle le sent tendu.

« Tu n’es pas responsable, lance-t-elle tout bas, résolue.

Un silence s’étire douloureusement.

– Je n’en reviens toujours pas, finit-il par murmurer, en se tournant vers elle. Comment a t’elle pu nous mentir pendant toutes ces années ? Pourquoi s’est-elle inventé une amie alors qu’elle avait une famille ?

– Je ne sais pas.

– Créer une personne, son caractère, son entourage, son histoire. Pourquoi ?

– Je ne sais pas.

– Papa savait que rien de tout ça n’était vrai.

– Il l’a toujours su.

– Alors il n’aurait pas du la laisser s’enfermer dans ce mensonge.

– Il a pensé bien faire.

– Pourquoi il ne nous a rien dit ?

– Il savait qu’elle n’aimerait pas. Il la connaissait par cœur. Il la devinait. Il savait toujours ce qu’elle préférait, ce qu’elle souhaitait, ce qu’elle pensait… Sauf, peut-être, ce soir-là.

Le regard de Nathan s’échappe à nouveau au-delà de la vitre. Quelques flocons se sont remis à tomber doucement.

– Je n’aurais jamais du lui poser toutes ces questions, mais je voulais comprendre…

– Tu n’es pas responsable ! Elle… Maman était malade, d’une certaine façon. Elle cherchait à combler un vide. Je ne sais pas lequel. Et peut-être même qu’elle non plus ne savait pas de quel vide elle souffrait. Je crois que Papa a compris. Il ne dira jamais rien, tu le connais, puisqu’elle n’a rien dit, ni rien laissé entendre. Mais il a compris. Finalement, je me demande si ce n’est pas lui qu’elle cherchait désespérément.

– Comment ça ?

– Peut-être qu’elle cherchait un soutien. Tu sais, comme un ami intime à qui l’on peut tout dire et qui comprend tout. Peut-être qu’en fait elle cherchait ce qu’elle avait devant les yeux sans le voir.

– Papa ?

– … Tu as raison, c’est ridicule.

Le silence s’installa de nouveau.

– Vous allez repartir cette semaine avec Summer et les filles ?

– Oui.

– Il va falloir s’occuper de Papa.

– Je sais.

À ce moment, la porte s’ouvre sur Dany qui s’arrête sur le seuil, voûté et chancelant. Sans se concerter mais d’un même élan, Eden et Nathan traversent la pièce et entourent leur père. Eden glisse un bras sous le sien, Nathan l’entraîne doucement par l’épaule. Dany les regarde à tour de rôle et esquisse un demi-sourire.

« ça y’est. Il faut y aller. »

Dehors, le corbillard manœuvre, laissant des traces bien nettes sur le tapis blanc. Un peu plus loin, Adrien tient Daïna bien serré dans un  petit manteau vert et orange. Summer réchauffe Paige qui s’est blottie contre elle, en lui frottant vigoureusement les bras et le dos de ses mains gantées. Faith et Nayana s’amusent timidement à faire des dessins dans la neige du bout de leurs bottes. Si elles ont compris qu’elles ne  la reverraient plus, il leur faudra sans doute quelques années de plus pour qu’elles réalisent que c’est cette grand-mère qu’elles auront assez peu connue qui l’avait décidé. Devant les enfants, Eden et Nathan n’ont pas évoqué le suicide de Sandrine, mais juste son « départ ».

Serrés les uns contre les autres, Dany, Eden et Nathan les rejoignent d’un même pas lent. D’un même chagrin troublant.

FIN

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Je T cherchée (31)

août 20, 2011

* De l’amour d’une mère *

Faisons-nous toutes, un jour, le bilan ? Le bilan d’une vie, le bilan d’un amour. Une mère qui a travaillé pour nourrir son enfant a t’elle moins de rancœur ? Ressent-elle ce vide en passant devant la porte close de la chambre désertée ? Malgré mon statut de femme au foyer, je n’ai pas souhaité ne vivre qu’en mère de famille. J’ai voulu exister en tant qu’être indépendant, unique dans la masse, divers dans la foule. Mais, avec le temps, j’ai bien peur de ne plus connaître, de ceux que j’aime, que le linge à laver, repasser, plier, ranger ; les miettes et les poussières à évacuer ; les placards à remplir ; les étagères à ordonner ; les poubelles à vider… La liste est longue et accablante. Je crois que de nombreuses femmes, comme moi, noyées dans ce fatal quotidien, en perdent de vue l’essentiel. Espérant une compensation, priant pour un échappatoire, elles ne gagnent qu’un néant de plus, une impasse supplémentaire dans le grand labyrinthe de leur vie.

*

Brutalement, la réalité fond sur moi, telle un rapace sur le rongeur en sursis : qu’est-ce que j’attendais durant toutes ces années ? Mon cerveau, comme sortant soudain d’une nuée opaque, devient d’une clairvoyance effrayante. J’ai souffert de solitude alors que je n’étais pas seule ; je n’ai vu que le vide au-dessous de moi, tandis que ses bras me soutenaient. Je n’ai senti que l’absence, alors que je ne vivais que de sa présence. Tout ce temps, je t’ai cherchée… Je t’ai cherchée quand je l’avais  déjà trouvé.

Dans ma poitrine, un cri silencieux me déchire et raisonne douloureusement. Je suffoque et les larmes me font mal. Sous mes pieds, le sol se dérobe.

Fermer les yeux. Dormir. Oublier…

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Je T cherchée (30)

août 13, 2011

Ce soir, face à mes propres enfants, ce serment sonne douloureusement faux. Ai-je suffisamment veillé sur mon fils et ma fille ? Leur fuite géographique n’est-elle pas une conséquence de ma quête éperdue ? De combien de leurs blessures suis-je responsable ?

Mes souvenirs se bousculent : les grands yeux de Nathan qui suivaient mon pinceau de la palette multicolore à mon esquisse embrouillée ; les petites mains d’Eden qui attrapaient mes bijoux à peine terminés ; Nathan hypnotisé par la fumée qui se dégageait du pyrograveur, Eden charmée par les colombins de terre grise ; Nathan et Eden qui jouaient au milieu des carrés de mosaïque…

Les images disparaissent brutalement. Nathan est devant moi. Il se crispe en me parlant. Je n’ai pas compris le début de sa phrase, mais il a prononcé le nom de Sonia. Comme je ne dis rien, Nathan insiste avec ce qui me paraît un peu d’amertume dans la voix. J’ai l’impression qu’il demande des nouvelles de Stéphane et des enfants sans vraiment avoir envie que je réponde. Dany a posé sur la grande table les assiettes qu’il commençait à installer avec Summer et est accouru auprès de moi. Il me prend doucement la main et propose à Nathan de changer de sujet. Je m’aperçois soudain que je suis la cible de tous les regards. Malgré moi, des larmes s’échappent sur mes joues brûlantes.

Avec pudeur, Summer emmène les filles jouer dans le salon et Adrien les suit en berçant Daïna. Eden, qui s’est approchée un biberon à la main, ne dit rien mais elle s’arrête et attend. Dany tente une plaisanterie, une pirouette pour me secourir sans blesser Nathan. Comme je pose sur lui un regard perdu, il prétexte la fatigue de tous pour écourter la soirée et fêter Noël demain. En baissant les yeux, j’approuve et annonce que je vais me coucher. Dany veut me suivre mais je l’arrête d’un geste, le feu aux joues.

Je traverse la pièce et gravis les escaliers sans relever la tête.

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Je T cherchée (29)

août 4, 2011

Dehors, le gravier crisse sous les pneus d’un véhicule. Je me fige. Dany se lève et va ouvrir.  Il a son œil malicieux des jours de surprises. En même temps qu’un courant d’air glacial, toute notre petite troupe s’engouffre dans le salon. Ils sont tous là. Ils rient, ils s’ébrouent en ôtant leurs manteaux ; ils nous embrassent et parlent fort.

Nos enfants sont venus quand même. Nathan et Summer, avec les jumelles, Faith et Paige, ont pris l’avion jusqu’à Marseille où ils ont été récupérés par Eden, Adrien et Nayana, à peine remis de l’arrivée du petit Daïna qui n’a que quatre mois. Ils nous expliquent qu’ils ont loué une grande voiture et que les parents se sont relayés à la conduite pour emmener tout le monde jusqu’à la maison.

Dany est heureux. Il savait et ne m’a rien dit : les enfants voulaient me faire une surprise, il a su tenir le secret. Maintenant, il plaisante avec Nathan qui s’est un peu perdu en arrivant, il sourit à Eden qui materne. Le regard qu’il coule sur eux est sans ambiguïté : il est fier de son fils et de sa fille.

Courant d’une pièce à l’autre, les cousines font bruyamment connaissance de la maison d’enfance de leurs parents. Leurs joyeux palabres, teintés des divers accents Anglais, Français et Sri Lankais, sont irrésistibles et fascinants. Je ne me lasse pas de les écouter. Baignée de la douce atmosphère des miens, je me sens pourtant en retrait.

Un étrange Noël raisonne dans ma poitrine. Dix mois. La maladie avait mis dix mois pour submerger toute l’énergie d’un être pétillant, tout l’espoir d’une famille, toute la tendresse des amis. Sonia avait lutté, sans se décourager, relevant autour d’elle tous ceux qui s’écroulaient. Un jour de confidences, quelques semaines avant la fin, elle m’avait fait promettre de veiller sur les siens quand elle ne serait plus là pour le faire : soutenir Stéphane dans les moments difficiles et embrasser très fort, pour elle, Zach, Zélia et Zoé qui allaient devoir grandir sans leur maman.

J’ai juré de veiller sur eux.

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Je T cherchée (28)

avril 14, 2011

Leurs cris, absorbés dans le tapage ambiant, couvrirent nos suppliques : nous ne voulions que traverser la rue et non pas leur prendre leur place chèrement gagnée. L’homme avait le visage convulsionné et nous houspillait sans retenue. La femme, sûre de son bon droit et de sa masse dissuasive, avançait une poitrine monumentale en argument de choc. Inflexible, elle finit par bousculer rudement Sonia, prenant pour une provocation le regard qu’elle venait de me lancer pour m’inciter à contourner le problème. À bout de force Sonia s’écroula. Je ne pus que ralentir sa chute. Un pompier, posté en surveillance tout près de nous, intervint rapidement.

Quelques jours plus tard, les analyses révélaient la terrible et silencieuse avancée d’un cancer non opérable. Sonia était condamnée et n’avait plus que quelques mois à vivre, un an tout au plus…

Je refusais d’y croire.

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Je T cherchée (27)

février 16, 2011

Si je n’avais jamais analysé les raisons qui me faisaient redouter les carnavals, celui-ci me permit d’y voir clair. Avec l’inquiétude grandissante de voir Sonia s’effondrer au milieu d’une foule qui me paraissait de plus en plus inamicale, il fallait aussi progresser sans lâcher la main de Zoé et garder un œil sur Zach et Zélia. Et notre groupe oppressé, incompatible avec la liesse alentour, rencontrait une opposition qui de sourde devint visiblement hostile.

* La malice du confetti *

Depuis, je ne comprends plus ce type de rassemblement que comme une manifestation ambiguë de l’instinct grégaire du clan humain. Et sous couvert de commémorations, les carnavals deviennent souvent lieux de vilaines beuveries, d’amers règlements de compte et d’expression féroce d’une haine ordinaire. Les confettis ne sont plus lancés, mais canonnés et les bombes à fil, armes plus redoutables encore, ciblent, au pire, la bouche, souvent, les yeux ainsi que tous objets vulnérables, comme appareil photo, téléphone portable, lunettes… Afin de n’avoir pas subi en vain tant d’agressivité et profiter du spectacle à son avantage, chacun défend fermement sa position, si bien qu’un pas de trop provoque facilement colères, insultes ou bousculades, au sacrifice d’une humeur générale teintée de conviviale hypocrisie.

*

Alors que nous tentions de traverser la rue, avant l’arrivée du cortège pour son deuxième tour, un couple, qui semblait avoir campé sur le bord du trottoir depuis plusieurs heures pour s’offrir le  spectacle en avant-scène, nous prit à partie de façon très violente. Bloquant notre avancée avec deux poussettes occupées chacune par un bébé au nez rouge, emmitouflé dans un gros manteau, l’homme et la femme se mirent à hurler leur mécontentement sur les enfants, d’abord, puis sur Sonia et moi, qui nous étions rapidement interposées.

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Je T cherchée (26)

février 15, 2011

Elle avait passé un bac pro de peintre en bâtiments, mais ne voulait pas être aliénée à son travail, même s’il lui plaisait énormément. À vingt ans, elle avait eu Zélia et prit la décision de faire passer sa famille et ses enfants avant tout, quitte à ne pas rouler sur l’or. De ce fait, elle ne travaillait qu’en intérim, et seulement quand elle en avait envie ou besoin. Quoiqu’il advienne, sa priorité restait le bien-être de la cellule familiale.

Comme elle y était résolue elle-même, elle m’incitait à déculpabiliser et à savourer chaque minute pour ce qu’elle apportait. Elle partageait mes découvertes, effaçait mes doutes, soulageait mes angoisses. Elle s’inquiétait de mes moments de solitude quand Dany devait s’absenter, parfois le samedi. Alors, elle débarquait à la maison, avec Stéphane et les enfants, et nous partions tous pour une foire artisanale, un salon littéraire ou une fête à thème.

Nous étions en plein carnaval, au milieu d’une foule hurlante et survoltée, quand elle a eu sa première alerte.

Parmi les animations, le carnaval n’est pas celle que je préfère, loin s’en faut. Il en était de même pour Sonia. Mais les enfants aimaient courir après les chars gigantesques et colorés, se noyer dans la musique assourdissante et lancer des pluies de confettis. Aussi, nous avions décidé d’en faire un seul chaque année. Ce dimanche, il ne faisait pas très beau. Février restait engourdi et il nous avait fallu une sacrée dose de motivation pour braver le froid à sortir dans les rues. Stéphane, grippé, était d’ailleurs resté au chaud. N’étant pas plus entreprenante l’une que l’autre quant à la conduite automobile, nous avions dû garer la voiture assez loin et nous avions déjà beaucoup marché pour rejoindre le défilé. Sonia était un peu pâle et paraissait fatiguée, mais elle en avait plaisanté quand je lui avais fait remarquer. Pourtant, après une bonne demi-heure d’immersion assourdissante, elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas bien. Il nous fallait rebrousser chemin et rejoindre la voiture à contre courant d’une marée humaine bien échauffée malgré le froid hivernal.

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